Un sac sur le dos
Amandine

Retour dans les hauts plateaux andins boliviens, à quelques kilomètres du lac Titicaca, sur les traces de la mystérieuse civilisation Tiwanaku.

Ce site archéologique m’a marquée : j’y ai vu de quoi consacrer une vie entière à des fouilles, afin de (tenter de) résoudre les mystères laissés par ces lointains ancêtres !

Mais tous les visiteurs ne tombent pas sous le charme des lieux, loin de là ! Avant d’y arriver, de nombreux voyageurs nous avaient mis en garde à propos de ce site, jugé sans intérêt, situé au beau milieu de nulle part.

Ainsi, cette ancienne cité est connue pour provoquer des réactions tranchées chez ses visiteurs : on aime ou on déteste. Les détracteurs de Tiwanaku n’y voient qu’un tas de pierres dépareillées, éparpillées dans une plaine désolée. Et je peux comprendre cette réaction, car Tiwanaku en a vu de toutes les couleurs …

Telles les sauterelles ou la grêle, quatre fléaux se sont abattus sur la cité de Tiwanaku au fil des âges.

Panorama du temple de Kalasasaya

Les 4 fléaux de Tiwanaku

  1. Les conquistadors avides

    L’histoire n’a pas été tendre avec cette cité : après avoir été abandonnée et laissée sans défense, elle tombe sous le joug des conquistadors. Avides d’or, ceux-ci ont pillé sans retenue les richesses du site, déplaçant également certaines stèles et constructions pour les emporter.

    C’est le cas de la fameuse Porte du Soleil. Connue du grand public, entre autres grâce à Tintin, cette porte se trouve au milieu de nulle part, fracturée à plusieurs endroits. Les colons, trop gourmands, ont tenté de s’emparer de cette pesante construction … et ont changé d’avis en cours de route : réaction compréhensible, car son poids est évalué à 10 tonnes ! Mais, pour que leurs efforts ne soient pas vains, ils ont tout de même pris les plus belles pièces. On ne peut aujourd’hui que deviner les portes à charnières, sans doute en or, qui se trouvaient sur sa face arrière.

    Vue postérieure de la Porte du Soleil

    Soucieux d’imposer leur culture aux populations locales, les conquistadors n’ont pas hésité à « mettre leur patte » sur les œuvres existantes, comme en témoigne ce monolithe.

    Symboles catholiques gravés par les conquistadors

  2. Les pilleurs de trésors

    Qui dit site archéologique, dit potentiel trésor : tous les sites archéologiques en Amérique latine (mais pas seulement) sont la proie des Indiana Jones des temps modernes. Rien n’est épargné. Et si une légende prétend qu’au sommet de la pyramide principale de Tiwanaku, un trésor est dissimulé sous une croix géante, les pilleurs vont creuser, voire exploser, tout ce qui se trouve entre eux et « leurs » trésors (ici, il se trouve qu’ils ont rasé une bonne partie d’une pyramide « pour rien » …).

  3. Les archéologues du dimanche

    C’est un sujet qui me met les nerfs à vif et me chauffe le sang … mais si l’on revient aux origines de cette belle discipline qu’est l’archéologie, on trouve des amoureux de trésors, tout aussi peu scrupuleux que les pilleurs.

    Archives – Etat de Tiwanaku en 1903-1904

    La seule différence est qu’ils fouillaient en plein jour et rapportaient leurs trouvailles dans leurs contrées, afin de les exhiber tels des trophées de chasse.

    Par la suite, les archéologues des années 70, souffrant d’un cruel manque d’imagination, ne pouvaient se représenter la splendeur des cités d’antan, vu l’éparpillement des pierres qui autrefois formaient des murs imposants. Qu’à cela ne tienne : il suffit de les reconstruire !

    Mur reconstitué : pierres rouges de 1.500 ans versus pierres grises de 50 ans

    Et si on vient à manquer de « vraies » pierres… il n’y a qu’à compléter avec du béton ! C’est moche ? Et alors ?
    Maintenant on peut enfin admirer la cité « telle qu’elle était ». Ou plutôt telle qu’elle était considérée par la théorie du moment.

    Car les théories évoluent, mais les aberrations archéologiques restent.

    Tiwanaku fait partie de ces sites reconstruits, et ce n’est malheureusement pas le seul que nous avons vu amoché par les archéologues : Huaca Arco Iris, Raqchi, …

    Les exemples sont nombreux dans cette cité précolombienne. Où que l’on pose le regard, on repère très rapidement des aberrations : un escalier qui monte droit dans un mur du temple de Kalasasaya, des systèmes d’écoulement d’eau mal alignés, des monolithes déplacés de leur lieu d’origine, des murs reconstruits avec des blocs de béton …

  4. Le gouvernement inconscient

    En plus de cautionner une politique archéologique peu consistante (l’Histoire n’étant pas la première préoccupation de la Bolivie, un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud), le gouvernement prend des décisions … affligeantes.

    Ainsi, le monolithe principal de Tiwanaku, Bennett, a été déplacé une première fois en 1933, en plein centre-ville de la capitale, afin que tous puissent l’admirer … Bien beau en théorie, mais il n’a pas fallu longtemps pour voir cette pierre souffrir des affres de la vie urbaine moderne : la pollution, l’arrosage des plantes, les fientes d’oiseaux … ont rapidement dégradé le monolithe, rendant illisibles les glyphes de son dos et effaçant toutes les moulures de ses jambes, à présent lisses …

    Comme un livre que l’on arroserait d’eau jusqu’à ce que toute l’encre coule et qu’il ne reste plus qu’une page blanche.

    La stèle a été rapportée sur le site en 2002, mais pas à son emplacement initial : c’est au musée inachevé à côté de la cité (Museo Regional Archeologico de Tiahuanaco) qu’elle a trouvé « refuge », et ce monolithe est loin d’être le seul.

    Monolithe Bennett (prêtre)

    Ainsi, sous couvert de protéger ces vestiges du passé, telle la Porte de l’Etoile, les monolithes et même, à terme, la Porte du Soleil, Tiwanaku se voit vidé de ses intérêts. Ces pierres, qui ont survécu des siècles à contempler le soleil et les étoiles, seront bientôt prisonnières entre quatre murs et, attention : pas de photos !

Et pourtant …

Telle que je l’ai décrite, l’ancienne cité de Tiwanaku semble un désastre et ne pas valoir le détour. Et pourtant, ce site est bien plus qu’un tas de pierres dépareillées et maltraitées ! Il ne faut pas s’arrêter à ces désolations : malgré les pierres sens dessus dessous, Tiwanaku réserve de nombreuses surprises !

Afin de profiter au maximum des lieux, nous avons opté pour un tour privé, avec un guide réputé, sélectionné auprès d’une agence sérieuse de La Paz : nous avons ainsi eu tout le loisir de lui poser nos nombreuses questions, car nous nous étions déjà renseignés sur cette cité et mourions de curiosité à son égard !

Pleine d’énigmes, elle renferme des preuves d’une civilisation très avancée, maîtrisant des technologies inconnues, et suscite l’imagination, faisant l’objet de théories plus extravagantes les unes que les autres… Sujet que je développerai dans un prochain article !

 

Saurez-vous vous laisser touchés par les mystères des pierres de Tiwanaku ?

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Commentaires

  1. Ton article me laisse un sentiment de désolation intense… 🙁 Quel gachis, tu avais déjà écrit à ce sujet mais tu as bien raison d’en reparler.
    Je pense que vous avez eu raison de prendre un guide, car en effet, je ferais partie de ces touristes qui ne voient aucun intéret à un tas de ruines dépouillées. Par contre un guide peut redonner un grand intéret à ce genre de site et rendre la visite très riche, et c’est une bonne chose.

    • Merci Cindy pour ton commentaire; si tu as ce sentiment en lisant l’article, mon objectif est atteint : partagé mon coup de gueule d’un côté et surtout mon amour de l’archéologie, le désir de voir le passé respecté comme il se doit, mémoire de notre Humanité dont nous connaissons finalement si peu …

      C’est effectivement pour éviter ce piège et répondre à nos nombreuses questions (car on s’était bien renseigné avant, il existe pas mal de reportages intéressants sur le site) que nous avons recherché un guide privé.

      De façon générale, c’est clair que le guide qui nous fait découvrir un lieu influence pour beaucoup l’expérience vécue : un bon guide, ça change tout ! Pour moi, un de mes meilleurs guides, ce fut un archéologues en « chômage technique » pendant la saison des pluies, au Pérou, qui passe ainsi moitié de l’anée guide et l’autre moitié archéologue sur le site de la forteresse de Kuelap : il nous a fait partagé sa passion et ses connaissances; car qui de mieux placé qu’un archéologue pour nous parler d’archéologie ?!

  2. C’est un peu comme ces sites que les archéologues doivent débroussailler en une semaine car se trouvant sur un chantier d’autoroute ou sur celui d’un gratte-ciel. Ici, manque de moyen, désintérêt, manque de compétences… et pourtant, cela peut être aussi la source d’emplois, de devises et d’une fierté nationale….
    Néanmoins, je pense que la couverture du sujet, dans l’article précédent, par des passionnés lui donne une autre dimension. Je crains qu’il n’y ait plus qu’une visite virtuelle qui redonne un souffle à ce site… un jour.

    • Si mes articles peuvent participer à la meilleure connaissance des lieux et à la prise de conscience de l’importance de l’héritage de l’Humanité qu’il représente, alors je serai des plus ravie ! Défendre les vieilles pierres me tient à coeur, j’entends si souvent « il n’y a rien à voir, il ne reste que peu de pierres, aucun mur, aucune maison … ».

      Je comprends ce genre de positionnement, mais il rejoint le côté « consommateur » du voyageur, avec sa « to-do list », et aussi le côté en quête de « sensationnalisme ».
      S’arrêter là est, à mon sens, dommage et préjudiciable, le touriste ayant un « poids » dans l’avenir des ruines. Je ne prône pas les « parcs touristiques archéologiques », détestant les lieux bondés et les phénomènes de masse … Mais un peu plus d’attention permettrait sans doute de jouer sur l’attention portée par le gouvernement qui soignera ses sources de revenu par les tourisme … Peut-être suis-je naïve, mais sait-on jamais.
      Une visite virtuelle ? Je n’y avais pas pensé … Peut-être oui ; mais c’est sur que ce n’aurait pas le même charme !

      Et puis simplement, écrire sur ce genre de sujet, c’est toujours avec beaucoup de plaisir : la passion entraîne le désir de partager ! 😉

    • Merci @Rita & @Audrey pour vos commentaires, contente que ce site archéologique vous intéresse … moi il me passionne, tellement mystérieux ! 🙂
      J’avais envie de le faire connaître et surtout de casser les aprioris négatifs qui l’entourent. L’aventure de Tiwanaku n’est toutefois pas terminée : le dernier volet de la trilogie sortira d’ici une semaine, avec les plus grands mystères et les théories les plus hallucinantes sur ce lieu !

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