Un sac sur le dos
Amandine

Voyager en Antarctique, ce n’est pas tous les jours que cela arrive. C’est même le voyage d’une vie ! Première croisière, première expédition vers un pôle : tant d’occasions de tenir un journal de bord. Chaque jour, depuis le départ dans les fiords de Patagonie, j’ai capturé les paysages en mots, saisi mes émotions même les plus fugaces et inventorié l’ensemble de nos activités et découvertes. J’espère que ces pages de mon carnet d’Antarctique vous permettront de voyager à mes côtés.

Car si une chose est sure, après ce voyage grandiose, c’est qu’il me faut à présent un peu de temps pour savourer ces images qui flottent encore derrière ma rétine, emplissant mon cerveau de légendes du Grand Sud.

Le grand départ

Jeudi 9 novembre 2017

Se réveiller au milieu de la nuit. Se demander où l’on est et pourquoi on se sent bouger. Se rappeler qu’aucune ivresse n’en est à l’origine, si ce n’est celle du large. Oui, je suis bien sur un bateau. En Patagonie. En route vers l’Antarctique. Regarder le plafond et sourire. Remercier le ciel à travers le hublot : merci, tout ceci n’est pas un rêve.

Ma première nuit à bord n’a pas altéré d’un pouce mon état d’esprit de la veille. Toujours aussi incrédule. Est-ce qu’à un moment de ce voyage je vais finir par y croire ? À chacune des étapes qui nous ont séparés du levé de l’ancre, nous avons douté. Nous allions forcément rater une connexion entre nos vols. Ou avoir un problème avec un bus. Ou se tromper de jour (millième vérification rapide dans l’agenda). Ou se voir refuser à l’embarquement : « non, vos noms ne se trouvent pas sur nos listes »…

Mais rien de tout cela n’est arrivé. Nous étions bien à bord du Midnatsol (« soleil de minuit »), quand il a quitté le port de Punta Arenas. Nous étions bien à bord lorsqu’il a glissé sur l’eau toute la nuit, nous berçant de son léger mouvement de houle. Nous étions toujours à bord ce matin lorsque j’ai ouvert les yeux et, plus tard, lorsque j’ai pris mon petit déjeuner en contemplant les étendues sauvages des fiords patagons tout en manquant de peu ma bouche à chaque bouchée.

Je me tourne vers François, le sourire aux lèvres. Il me répond par un sourire qui illumine son visage et des yeux ronds : « Mais qu’est-ce qu’on fait ici ? » Tout aussi incroyablement heureux que moi, il mange des yeux les paysages plus encore que le contenu de son assiette.

Ponton abandonné de Punta Arenas
Dernier regard sur Punta Arenas
Prêts à quitter le continent sud-américain
Notre cabine à bord du MS Midnatsol Hurtigruten

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Nous commençons à prendre nos repères sur ce grand bateau à 9 ponts. Premier navire sur lequel nous voyageons après avoir vogué sur de petits voiliers, excepté un petit ferry en Patagonie et celui autre entre la Suède et la Finlande. Changement radical de style et d’échelle ! Le plus haut des ponts nous donne accès à une vue à ciel ouvert sur le paysage marin, le 3e et dernier pont pour passagers, aux accès pour les sorties en Zodiac et en kayak à venir. Entre les deux, deux restaurants, un amphithéâtre pour les conférences et présentations du personnel de bord, divers petits et grands salons… Et notre cabine, notre petit nid flottant.

Quel que soit le pont sur lequel je me trouve, je cherche toujours à me rapprocher d’un hublot et à plonger mes yeux dans le bleu de l’eau ou du ciel, le blanc des sommets enneigés, des nuages et des blocs des glaces qui commencent à apparaitre tout autour de nous. Ces petits icebergs qui grandissent peu à peu me donnent l’impression de glisser progressivement dans un autre monde, un monde polaire.

Admirer les paysages des fiords patagons
Le Midnatsol au milieu des fiords chiliens
La Patagonie chilienne depuis le bateau
Nos premiers bébés iceberg

Un glacier nommé Garibaldi

Le cœur de cette première journée à bord est notre baptême de l’eau en Zodiac. Le Midnatsol a pénétré dans le fiord Garibaldi afin que nous puissions le découvrir dans de plus petites embarcations. Après quelques minutes de pur bonheur à profiter de la vue au ras de l’eau par une journée ensoleillée, notre embarcation opère un virage le long d’une paroi rocheuse, révélant devant nous le clou du spectacle. Le glacier Garibaldi. Un mur de glace nous fait face. Le vent emporte avec lui nos « Ooooh » et nos « Waaaaah » de surprise.

Cette image, cet énorme glacier, j’ai l’impression d’en avoir toujours rêvé. Une frustration née lors de notre premier voyage en Patagonie où nous n’avions exploré que la région nord. Même si nous avons déjà marché sur des glaciers, en Patagonie et en Islande, nous n’avions jamais eu cette vue. Celle de la mer venant se briser sur un mur gelé blanc et bleuté. Au loin, j’aperçois d’autres zodiacs, plus près du mur, venus admirer le glacier avant nous. Cela me donne une idée de l’échelle et me coupe le souffle une seconde fois. Le glacier les domine tant qu’il me fait penser à un géant assoupi, regardant distraitement les yeux mi-clos les petites fourmis circuler tout autour de lui.

Expédition en Zodiac
Le Glacier Garibaldi
Garibaldi et ses vagues gelées
L’Homme face à la Nature : minuscule

Véritable forteresse, elle semble composée de deux parties. La première, construite d’un mur grossier dans son contrebas, a l’air friable comme du polystyrène et rugueuse comme un mur en crépis. La seconde qui la surmonte, au contraire, solide et lisse, a l’air de s’élancer vers le ciel. Des monolithes d’un culte étrange. Des gardiens d’un autre temps. Des portes vers un monde parallèle. Des renforts de château fort. Des milliers de choristes debout bien en rang, prêts à entamer un chant mystérieux… Plein d’images me viennent en tête alors que mes yeux ne peuvent décrocher de ce spectacle immobile et que mes lèvres restent souriantes et muettes d’admiration.

Des jeux de lumière filtrent à travers ces vagues des glaces, révélant des nuances de bleu comme je n’en avais jamais vu. Par endroit, on jurerait même que des néons ont été placés pour ajouter une aura électrisée. Une telle pureté émane de ce glacier que je ne peux que me sentir extrêmement humble devant elle, comme un fervent venu offrir une prière en un lieu hautement sacré.

Forteresse de glace
Des bleus électriques
Le glacier Garibaldi à taille humaine
En plein vol au Garibaldi

Je suis si heureuse d’être là ! Si heureuse que je me sens légère… Mes poumons s’emplissent d’air dans une profonde respiration. Mes épaules retombent. Mon sourire reste. Je me sens vivante, reconnaissante, connectée à cet environnement pourtant inhospitalier. Alors que je suis encore assise dans ce petit bateau, je sais que ce moment restera gravé dans ma mémoire comme un de ceux qui comptent vraiment.

Comme mon premier baiser avec François. Comme ce lever de soleil sur le salar d’Uyuni. Comme cette première plongée dans les iles Galapagos. Comme cette marche entre les toriis orangés de Fushimi Inari sous la neige. Comme ma découverte du Machu Picchu dans la brume. Comme la première fois que j’ai marché sur un glacier. Comme le moment où mes yeux se sont posés sur Pétra. Comme la vue sur la mer déchainée depuis la piscine chauffée en Irlande du Nord. Comme le jour où j’ai rencontré une guide spirituelle maya

Déjà un souvenir mémorable… et pourtant, ce n’est que le premier jour de cette croisière polaire ! Tout en savourant le moment présent, je ne peux m’empêcher de nourrir une curiosité grandissante pour la suite de cette aventure.

Des monts enneigés
Des montagnes et des montagnes…
Notre maison flottante : le MS Midnatsol d’Hurtigruten

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Nous retournons à bord du navire, retrouvons la chaleur enveloppante de ses salons et regardons déjà nos photos, une tasse de thé fumante à la main. La journée nous semble derrière nous… Il nous reste pourtant encore de belles sorties sur le pont, pour profiter des derniers rayons du soleil après le souper. Ainsi qu’une conférence donnée par un anthropologue chilien sur la civilisation Yamana, originaire de la région de Puerto Williams où nous allons accoster demain.

Tant de choses encore à découvrir…

Un ciel de feu sur un paysage de glace
Premier coucher de soleil à bord du bateau
Ce voyage, un rêve éveillé !

Puerto Williams, dernier village avant l’Antarctique

Vendredi 10 novembre 2017

Nous voici au bout du monde civilisé : le dernier village avant l’Antarctique, Puerto Williams. Encore un trait que les membres du personnel à bord, et particulièrement les Chiliens, aiment à rappeler. Non, Ushuaia n’est pas la dernière ville du continent américain, il y a Puerto Williams plus au Sud. Et puis, Ushuaia ne fait même pas partie du continent : c’est une ile (tout comme Puerto Williams, le dernier « vrai village » serait donc Punta Arenas). Autant de façons de rappeler le mot d’ordre de cette croisière : « vive le Chili ! »

Et comment ne pas tomber d’accord avec cette dernière phrase ? Oh oui, vive le Chili ! Ce pays si étendu et si varié. J’éprouve des difficultés à me rappeler, alors que je contemple Puerto Williams depuis le hublot de ma cabine, que quelques années auparavant, je découvrais le désert d’Atacama, le plus aride du monde, avec ses paysages étranges. Et, toujours dans le même pays, bien que dans une catégorie à part, tant dans mon cœur que sur la mappemonde, le Chili, c’est aussi l’ile de Pâques. Rapa Nui avec son ambiance polynésienne, ses bras accueillants les visiteurs de colliers de fleurs, ses moaïs bien sûr, ses paysages oniriques… Et le Chili, c’est aussi Chiloé, autre ile que nous avons adorée. Et Valparaiso. Et la Route Australe… Tant d’images se bousculent dans ma tête à l’évocation du nom Chili qu’il est difficile de s’imaginer qu’il ne s’agit que d’un seul pays !

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La première partie de cette belle journée à Puerto Williams sera occupée par la randonnée à Bandera Hill. Un trek de 12 kilomètres vers les hauteurs de la région qui nous a été annoncé comme très physique, afin de décourager les hésitants et ne conserver que les plus motivés. Comme François ! Encore sous la fatigue due au voyage et à la mononucléose, j’ai dû passer mon tour. Alors que je profitais d’une sieste matinale interrompue uniquement pour une séance de yoga tout en douceur devant le hublot de ma cabine (jusqu’ici une des plus belles vues que j’ai eue en faisant du yoga !), et d’une séance improbable d’accupressure avec un Indien rencontré le jour précédent dans l’avion vers Punta Arenas, François est parti marcher.

À son retour, il m’a parlé de la forêt, des arbres et des plaines recouverts de mousse, du rapace qui est passé à moins de 20 mètres de lui, des rivières que l’on traverse sur des ponts faits de troncs d’arbres tombés… Cette marche de 12 kilomètres aura duré 4 heures. Sur l’entièreté des passagers, seule une petite cinquantaine auront réussi à aller jusqu’au bout.

Au sommet de Bandera Hill
Randonnée à Puerto Williams
Vue sur Puerto Williams depuis Bandera Hill

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Cette après-midi, l’activité programmée est notre tout premier cours de photo. Un cours que nous étions très curieux de découvrir. Seuls huit passagers peuvent y assister, encadrés par deux photographes professionnels. L’un vient de Norvège et l’autre du Danemark. Cette première séance a été l’occasion de se (re) familiariser avec des notions de base, telles qu’iso, ouverture et profondeur de champ. L’occasion aussi d’admirer les photos qu’ils ont pu prendre lors de précédentes croisières : un avant gout exquis de ce qui nous attend en Antarctique ! Je ressors du cours avec des images plein les yeux et beaucoup de reconnaissance pour la chance que nous avons d’être là, encore une fois. Nous seulement nous aurons des cours théoriques, mais aussi de retouche et, bien sûr, de prise de photo sur le terrain.

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Mes jambes fourmillent : c’est sans doute notre dernière opportunité pour une grande balade sur la terre ferme avant un petit bout de temps. Nous sortons explorer le village de Puerto Williams. Quelle étrange sensation que de se visualiser sur la carte. Dernier village avant l’Antarctique. Et pourtant, en y marchant, je ne ressens pas ce grand frisson que j’attendais. Plus une grande attente et cette sensation de transit, de n’être que de passage. Comme la plupart des passagers de bateaux, qu’ils soient navires de croisière ou petits voiliers. C’est sans doute cela, la fin du monde humain : un lieu de transition et d’attente. Les habitants que nous croisons nous accordent à peine un regard. Tout en répondant gentiment à nos bonjours souriants, ils semblent ne pas vouloir échanger ni se lier. Ils savent que nous n’allons pas durer ici.

Sous un ciel bleu, je découvre les maisons d’une base militaire, toutes construites sur le même modèle, comme sorties d’un film américain. Ainsi que des panneaux nous indiquant la distance vers d’autres points du globe. Amusant de se dire que l’on est ici à la même distance de Paris et de Tokyo : 15.000 kilomètres. Ai-je déjà été aussi loin de chez moi ?

Puerto Williams, mer et montagnes
Loin de tout à Puerto Williams
Chien de Puerto Williams

Nous visitons le musée anthropologique Martin Gusinde. Un beau petit musée libre d’accès où est racontée l’histoire de la région, intimement liée à la culture Yamana qui nous a été présentée hier. De paisibles chiens errants accompagnent nos pas, comme pour nous rappeler que nous sommes toujours au Chili… pour l’instant !

L’aura d’attente de ce village du bout du monde se couple à l’excitation croissante qui émane des passagers. L’ambiance s’électrise dans le bateau, car devant nous se dressent le célèbre cap Horn et le passage de Drake, ultimes étapes avant notre arrivée en Antarctique. Alors que le soleil se couche sur les montagnes qui nous entourent, des volutes de fumée commencent à émerger des cheminées du village, le baignant peu à peu dans une ambiance brumeuse. Le coucher de soleil nous offre ses derniers rayons et même temps que la technologie nous envoie ses dernières ondes. Ça y est, nous sommes déconnectés. La nuit arrive, et avec elle, une nouvelle navigation et la promesse de se réveiller face au Cap Horn.

Coucher de soleil à Puerto Williams
Fin de journée épique au bout du monde
Plus aucune connexion : à nous le bout du monde !

À suivre

Ceci était le premier épisode de mon journal de bord en Antarctique, la suite du récit est à présent disponible sur le blog : ça parle Cap Horn et Passage de Drake, dernières étapes avant l’Antarctique !

Mise à jour aout 2018

Nous avons sorti notre premier film « Une autre vie », qui comporte de très belles images de la Patagonie et de l’Antarctique (à partir de 6 min 45 s) et que nous vous proposons de découvrir ci-dessous.

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Commentaires

  1. Génial, merci pour ce superbe article. J’adore la façon dont tu écris, tu nous permets d’être un peu avec vous ! Sublimes les photos, bravo bravo !!!

    • Merci pour ton commentaire ; oui, notre planète est sublime… et se rappeler à quel point elle repose sur un équilibre fragile donne encore plus envie de la protéger.

    • Oh oui, que ce bout du monde est beau ! Nous ne nous attendions pas à être si émerveillés dès les premiers jours de cette croisière !
      Merci pour les compliments, je transmets pour les photos à François : ça lui fait toujours très plaisir ! 🙂

  2. Superbe, grandiose, j’imagine vos sentiments face à cette nature, un rêve pour nous aussi.
    Juste une petite question : vous avez pris quel matériel photo avec vous pour un tel voyage ?

    • Merci beaucoup pour ce gentil message 🙂 Oh oui, c’était grandiose !
      … et nous étions bien équipés : au total 3 boitiers d’appareil photo (Olympus et Lumix), 4 objectifs (ou 5 ?), ainsi qu’une GoPro et une Osmo
      On en parlera peut-être plus en détail dans un article spécifique, mais si le sujet t’intéresse, tu peux aller jeter un oeil à la rubrique « Conseils » (accessible via le menu supérieur), avec les tests réalisés par François 🙂

  3. Waah c’est merveilleusement bien raconté !! On se sent vivre l’aventure à vos côtés, même si, ceci n’est rien comparé avec ce que vous avez dû ressentir… c’est vraiment magique ! Je n’imaginais pas que les iceberg étaient si imposant !! Un jour, j’irais 😀

    • Merci beaucoup ! Je suis touchée de lire autant de retours positifs sur ce 1er carnet (surtout que c’est la première fois que j’écris sous ce format) !
      Oh les icebergs : leurs couleurs, les jeux de lumière, leur taille… c’est vraiment magique ! 🙂

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