Un sac sur le dos
Amandine

Et c’est reparti pour mes carnets d’Antarctique ! Troisième épisode de mon journal de bord, écrit pendant notre voyage en bateau du Chili au continent blanc. Si vous avez manqué le début, allez lire le premier épisode, il y a plein de belles photos de glacier au menu. Après avoir glissé entre les fiords de Patagonie chilienne, posé les pieds sur l’ile Horn et traversé le Passage de Drake… terre en vue ! L’Antarctique nous attend !

Antarctique et Demi Lune

Lundi 13 novembre 2017

Si vous pensiez que vous partiez en vacances, vous vous êtes trompés ! Vous êtes en expédition !

Ces mots prononcés lors du discours d’accueil prennent tout leur sens ce matin, alors que notre réveil sonne avant 7 h. Notre début de journée s’annonce bien rempli : nous serons les premiers à quitter le navire en zodiac pour rejoindre une petite baie avec le groupe du cours de photo. Seuls nous 10 poserons les pieds sur cette plage, loin du point de débarquement classique et avec une heure d’avance sur le reste des premiers passagers à débarquer. Un premier contact avec l’Antarctique en mode VIP ! Encore une belle raison de suivre ce cours de photo !

Alors que nous nous préparons avec nos multicouches pour affronter le froid polaire, nous avons encore des difficultés à réaliser ce que nous nous apprêtons à faire. Nous allons poser les pieds en Antarctique ! Pas sur le continent, c’est vrai, mais sur une des premières iles de la péninsule : Half Moon Island, l’ile Demi Lune (Indiana Jones n’a qu’à bien se tenir !).

Depuis le début de ce voyage, un sentiment d’incrédulité m’habite. Et alors que je m’imaginais qu’il s’estomperait au fil des jours et des miles, le voici qui grandit tout à coup. Car oui, nous sommes en Antarctique ! Ouvrir ses rideaux, regarder par le hublot et voir enfin des pics rocheux surmontés de blancs dessiner un paysage au-dessus de cette mer qui nous a accompagnés ces derniers jours. Et ne pas en croire ses yeux. Tout ce blanc, toute cette douceur recouvrant des courbes et pics abrupts de roches… Monter à bord du zodiac, voir la côte s’approcher et enfin y poser le premier pied.

Ça y est.

Je suis en Antarctique.

Première sortie pour le continent blanc
Premier pied à terre en Antarctique
Glace et galets noirs

Un frisson me parcourt, des pieds à la tête. Sur cette plage de galets noirs où trois manchots nous observent, je mets du temps à essayer d’ordonner mes idées… jusqu’à laisser tomber. Si ma tête n’arrive pas à se faire à l’idée, tant pis pour elle ! Mes pieds poursuivent leur route, mes yeux accrochent le paysage et mes doigts commencent à appuyer sur la gâchette. Les étudiants en photographie commencent à s’agenouiller à une distance respectable des manchots qui n’ont pas bougé depuis notre arrivée. Je suis la première à me coucher à même le sol, les yeux rivés sur ces adorables oiseaux marins.

Je les avais déjà vus en photo et en vidéo… Mais les voir en vrai, c’est une tout autre expérience ! Dire qu’ils sont mignons n’est pas suffisant. Ils sont incroyablement adorables. Avec leur petite taille, leurs petites ailes, leur petite tête, leurs toutes petites pattes et leur corps tout dodu, ils ont des proportions qui feraient craquer le plus insensible des cœurs. Et si ce n’était pas suffisant, leur démarche chaloupée donne envie de les prendre dans nos bras pour leur faire des câlins. Comme de grosses peluches toutes douces.

Ce n’est qu’une fois sur le bateau, quelques heures plus tard, que j’ai pu réfléchir plus rationnellement au phénomène : pourquoi les manchots ont-ils un effet si fort sur nous, les humains ? Et en quoi cette démarche est-elle si irrésistible. Puis, je me suis rappelé mes cours d’éthologie (étude comparée du comportement animal). Ces manchots, à travers leur aspect et leur démarche, ont des traits communs avec… nos bébés. Des proportions étranges (grand ventre, petits membres), une marche rappelant les enfants encore en lange effectuant leurs premiers pas et tombant régulièrement. D’adorables bambins en couche-culotte vêtus de costard ! C’est un vrai piège de l’évolution : nous sommes comme génétiquement programmés pour les aimer !

Notre premier manchot papou
Cours de photo en Antarctique
Manchots papou gardiens des montagnes d’Antarctique
Manchot papou farceur

Mais revenons à nos manchots et à l’ile de Demi Lune.

Nous y sommes restés une belle heure et demi, passée comme dix minutes tant mon cœur était tout absorbé par la beauté des lieux et ma tête par l’impossibilité géographique de la scène. Le moment qui me marquera le plus sera ce retour, seule sur la plage après m’être éloignée voir un manchot isolé, et ma rencontre avec un bel oiseau : le Labbe antarctique.

De couleur sombre, il s’était fondu aux cailloux de la plage : je ne l’avais pas repéré… mais lui si ! Tout à coup, il surgit devant moi. Je me fige et le laisse bouger à sa guise. Le voilà qui s’arrête et me regarde… je m’abaisse jusqu’à me coucher entièrement sur la plage pour être à sa hauteur. Il tourne la tête et m’observe sous tous les angles puis, apparemment en confiance, il s’avance vers moi… tellement vite que je n’arrive pas à le suivre avec mon appareil photo ! Il en résulte de belles photos et quelques floues, tant à cause de sa vitesse que de mon fou rire. Mais ce moment magique ne s’arrête pas là : à quelques mètres de mon nouvel ami à plume, un manchot sort de l’eau et nous regarde. C’est à ce moment que ma batterie a évidemment décidé de me lâcher. Et me voici, couchée sur le sol, tentant de faire le moins de mouvements et de bruit possible, afin de ne pas faire fuir ces animaux, tout en récupérant une batterie pleine pour l’échanger contre la vide. J’ai éprouvé beaucoup de bonheur à vivre cette scène, beaucoup de plaisir aussi à pouvoir jouer avec l’appareil photo, changer seule les objectifs pour la première fois… Et beaucoup de reconnaissance. Le pingouin s’en est allé, ne reste près de moi que l’oiseau aux plumes brunes, brillant sous les rayons de soleil. Je me redresse et m’assieds, il reste près de moi. Un beau moment partagé et une scène d’une quiétude et d’une sérénité absolue.

Labbe antarctique curieux
Apprivoisée par un labbe antarctique
Moment paisible avec un labbe antarctique

***

Je finis par me relever pour rejoindre François et les autres élèves, regroupés autour de deux manchots. François m’explique que l’un d’eux, celui allongé sur la plage, a visiblement la patte cassée et ne peut s’appuyer dessus. L’autre a l’air de rester auprès de lui pour lui tenir compagnie et peut-être aussi le soutenir et l’aider. Cette solidarité entre animaux me touche. Je me rappelle alors la conférence d’hier, et le fait que les manchots sont monogames et restent avec le même partenaire. Et si ces deux manchots étaient un couple ? La scène en devient encore plus triste à mes yeux. L’un des membres du groupe prédit une fin rapide pour ce manchot estropié, qui finira certainement au menu d’un léopard des mers. Je me sens impuissante. J’aimerais tellement l’aider, le prendre dans mes bras, le soigner… Et en même temps, je sais que nous n’avons pas le droit d’intervenir, pour le meilleur comme pour le pire. Et que tout cela fait partie de l’ordre naturel des choses. Et les léopards des mers ne sont pas de moins belles et intéressantes créatures que les manchots. En fait, je rêve d’avoir la chance d’un voir un durant ce voyage… Surtout après avoir vu cette conférence TED.

Notre bateau vu depuis l’ile Demi-Lune
Base scientifique argentine
Antarctique, terre de rochers et de glace
Sorties en Zodiac en Antarctique

***

Si le tour photo s’achève peu après, ce n’est pas la fin des expéditions pour autant ! Pas de raquette ni de kayak pour nous aujourd’hui, mais la possibilité d’aller à terre à partir d’une autre plage afin d’aller voir des colonies de manchots et des paysages en relief. Une demi-heure à peine après être retourné au bateau, nous revoici à l’eau, avec toujours cette même excitation à découvrir les environs… voire plus encore !

La balade nous offrira de magnifiques points de vue, des rochers aux nuances d’ocre sur fond noir et grisé magnifique, des dizaines de manchots et quelques phoques de Weddell. Alors que ces phoques paraissent au soleil, sans se soucier le moins du monde des humains qui les observent à bonne distance, les manchots, eux, s’agitent en tout sens. Rentrer, sortir de l’eau. Remonter la pente abrupte jusqu’à la colonie. Construire un nid de cailloux. Piquer des cailloux aux autres nids peu protégés. Protéger le sien ensuite jusqu’à ce qu’un autre manchot vienne chaparder un de ses cailloux. Et ça chante, et ça se dandine, et ça fait de son bec, et ça danse en rythme… Une belle cacophonie pleine de vie !

Randonnée à Half Moon Island
L’ile Demi-Lune
Leucocarbo et ses yeux bleus
Manchot à jugulaire
Vue sur Half Moon Island
Phoque de Weddell à Half Moon Island
Qui est partant pour un câlin ?

***

Nous décidons d’aller explorer l’autre côté de la baie, où les autres passagers semblent ne pas aller… et comprenons vite pourquoi. Nous seulement les distances sont beaucoup plus grandes que ce que nous nous étions imaginé, mais en plus, à chaque pas, nous nous enfonçons dans la neige parfois jusqu’aux genoux. C’est réchauffés que nous arrivons au bout du sentier balisé, pour admirer la vue sur la baie depuis un autre angle. Et alors que nous commencions notre retour, un groupe de manchots émerge de l’eau et remonte la pente de la plage juste devant nous ! Hésitants un peu au début, les voilà qui s’avancent de plus en plus, jusqu’à se poster à 2 mètres de nous ! Difficile de savoir qui observe le plus l’autre. Un moment magique, sans hésiter mon préféré de cette deuxième sortie en Antarctique.

Seuls au monde à l’ile Demi-Lune
Marcher en bord de mer en Antarctique
Manchots venus nous accueillir

***

C’était sans compter sur l’envie incompréhensible/courageuse/suicidaire de François d’aller se baigner ! Un challenge proposé librement à tous les passagers, que beaucoup prennent sur le ton de l’humour. Mais c’est sans connaitre François, son gout pour les « Challenge accepted » et surtout pour les récits où « il a failli mourir ». Alors qu’il se déshabille, je renfile mes gants et referme ma veste : le vent s’est levé et la chaleur accumulée lors de la marche semble s’être évaporée. Fidèle à sa décision, il continue l’effeuillage. Une part de moi aurait envie de se lancer également, de dire « oui » à ce brin de folie qui nous fait nous sentir vivants. Mais considérant la maladie de Raynaud avec laquelle je dois composer, je me trouve déjà extrêmement chanceuse d’être capable de voyager dans ces contrées polaires. Piquer une tête me parait pousser le bouchon un peu trop loin…

Je l’observe donc entrer dans l’eau glacée, beaucoup plus rapidement qu’à l’accoutumée. Lui qui avait eu tellement de difficultés à aller se baigner dans le lac gelé en Finlande il y a quelques mois à peine, je le vois foncer tête baissée avec beaucoup d’étonnement… et ressortir aussi vite qu’il est entré ! Sur les derniers mètres, ses pas semblent ralentir et devenir plus hésitants. Après coup, il me dira qu’il sentait qu’il devait y aller vite et d’un seul coup… ou pas du tout. Et qu’au retour, il avait l’impression de perdre peu à peu toute sa chaleur, toute son énergie, toute sensibilité… et tous ses doigts de pied ! Après coup, il se sent très fier et me dit

J’ai mérité le t-shirt de la boutique « J’ai nagé en Antarctique » !

Une explication supplémentaire à son geste suicidaire ! Et quelle belle surprise pour lui, le lendemain, de trouver devant notre cabine un certificat attestant son exploit d’avoir nagé dans une eau à 1,2°C !

Nager en Antarctique : fait !

***

En fin d’après-midi, le capitaine remet le navire en marche pour atteindre l’ile Désolation, appartenant aux iles Shetland du Sud, près de l’ile Livingston. Elle est principalement connue pour son histoire centrale dans le massacre de baleine. Sur la carte, cette ile a des airs d’ile de Polynésie : ces iles tropicales en forme de cercle, entourée d’eau à l’extérieure et pleine d’eau à l’intérieure, avec un petit chenal ouvert entre ces deux étendues bleues. Ici, c’est la même chose, sauf qu’au lieu de trouver une eau turquoise et chaude, des palmiers et une plage de sable fin, nous découvrons des pentes abruptes recouvertes de neige et le cœur de la baie plein de glace. Quelle étrange sensation que de se savoir encerclé par la glace… au cœur du cratère d’un volcan ! Le capitaine nous rassure : la dernière activité volcanique date de 2007 et la dernière véritable éruption remonte aux années 80. Je contemple cette surface de glace tout en m’imaginant le cœur de feu qui sommeille plus bas…

Nous pénétrons dans le cratère de ce volcan par la porte de Neptune et faisons le tour de la baie, passant par les anciens repères de baleiniers. François est heureux d’être ici : il a beaucoup entendu parler de ce lieu, notamment dans le dernier film sur le comandant Cousteau (L’Odyssée) et voulait voir à quoi il ressemblait en vrai. J’avoue être plus mitigée. L’idée de mettre les pieds sur un lieu d’extermination de masse, de marcher entre les ossements de ces mammifères géants me remplit de tristesse. Quelles folies l’Homme est-il capable d’accomplir ? François me parle de devoir de mémoire, d’éveil des consciences, de transmission afin que les erreurs ne soient pas répétées… Même si je comprends tous ces points très rationnels, j’ai des frissons dans le dos rien qu’à m’imaginer y poser les pieds.

Le bateau continue à tourner, brisant la glace encore et encore. Je l’entends se craqueler, l’écho sourd se répercutant sur les falaises qui nous entourent. Je la vois se scinder, se fractionner, devenir des glaçons tout le long de notre coque. Et pourtant, c’est elle qui va gagner. Le commandant déclare forfait : la glace risque de s’épaissir et grandir pendant la nuit, rendant impossible la sortie des zodiacs pour accoster et risquant de nous piéger dans cette ile de la Désolation. Le bateau semble trembler davantage, ralentissant sous l’effort, et la glace se refermer sur nous à une vitesse impressionnante. Heureusement que je me sais entre de bonnes mains et sur un navire solide et capable de briser la glace… sinon je commencerais à me poser certaines questions. Genre comment survivre en Antarctique en attendant que les équipes espagnoles ou argentines des bases scientifiques de l’ile n’arrivent, quelques semaines plus tard, au début de l’été ?

Arrivée à l’ile Désolation
Briser la glace à l’ile Désolation
Repère de baleiniers à l’ile Désolation
La glace nous entoure à l’ile Désolation

***

Nous quittons donc la baie en milieu de soirée, avec la promesse d’un magnifique plan B : plutôt que d’aller se recueillir sur les ossements de baleines, nous irons en zodiac zigzaguer entre les icebergs et essayer d’apercevoir ces géants des mers bien vivants ! Mon cœur se remplit de joie à cette annonce ! Je sens que je ne vais pas pouvoir fermer l’œil de la nuit à l’idée d’admirer de plus près les reflets bleutés des icebergs entre lesquels nage majestueusement l’un de mes mammifères marins préférés !

Avant de me coucher, je replonge dans mon livre de chevet, le temps d’une belle histoire :

Il était une fois la nymphe Callisto, divinité des bois. Zeus, qui se promenait beaucoup, la rencontra et l’aima. Un enfant naquit : Arcas. Pour se venger, Héra, l’épouse de Zeus, changea en ours Callisto et Arcas. Et c’est ainsi qu’en grec ours se dit arktos. La fureur d’Hera n’était pas éteinte. Zeus, craignant pour la vie de sa nymphe et de son fils, les envoya se réfugier dans le ciel. Depuis, ils tournent autour de l’étoile Polaire : Grande Ourse et Petite Ourse.
Voilà pourquoi l’Arctique est la patrie des ours. Et ante-arktos, l’Antarctique, littéralement l’« opposé de l’Arctique », et aussi la « terre sans ours » : animal d’ailleurs absent de ce continent.
(Erik Orsenna, Salut au Grand Sud)

***

Wilhelmina Bay

Mardi 14 novembre 2017

Ça y est, nous sommes en Antarctique !, crie joyeusement François.

Si cette phrase peut vous paraitre familière, c’est qu’aujourd’hui, en plus d’être dans la zone de l’Antarctique, nous sommes à portée de vue du continent. Half Moon Island et Deception Island étaient, comme leur nom l’indique, des iles. Maintenant, nous nous attaquons aux choses sérieuses ! Nous arrivons à la péninsule Antarctique, ce bras du dernier continent levé du vers le cap Horn et les Amériques.

Le paysage au réveil est toujours aussi beau, toujours aussi blanc et montagneux, et paradoxalement toujours aussi unique en son genre. Les icebergs semblent s’être multipliés durant la nuit : il y en a partout autour de nous. Des plats et longs qui font la planche sur l’eau gelée. D’autres, étirés en hauteur, semblent vouloir échapper à la froideur bleue qui les entoure. Certains ont des formes étranges, faisant penser à une petite baleine à la queue relevée, un bateau, une tortue, un lion de mer assoupi, une pyramide, une tête de dinosaure, une enclume… Le bateau glisse entre eux, laissant dériver à ses côtés mille-et-une histoires.

Le ciel est chargé aujourd’hui. Blanc et gris, il enveloppe les iles et le continent d’une aura vaporeuse. La mer est toujours aussi calme et régulière, le vent plus doux qu’hier sur le pont alors que nous quittions Deception Island. Nous sommes à Wilhelmina Bay (Baie de Wilhelmine), dans une région explorée la toute première fois lors de l’expédition Belgica à la fin des années 1890. En regardant la carte, nous retrouvons avec amusement des noms familiers : Brabant, Liège, Anvers, Gand… Qui aurait pensé retrouver les villes de son petit pays à l’autre bout du monde ? Qui aurait pensé que le plat pays inspirerait des paysages au relief aussi grandiose ?

Nous apprenons également que le plus grand animal endémique purement terrestre de l’Antarctique a également été nommé en souvenir de cette expédition : « Belgica antarctica » est une espèce de mouches aptères mesurant… 6 millimètres !

Croisière en Antarctique
Champ d’iceberg

***

Une conférence nous présente Roald Amundsen, marin explorateur polaire norvégien parti explorer le Pôle Sud alors qu’il devait mener une expédition scientifique à l’autre pôle. Le conférencier, un jeune historien, insiste sur le caractère de ces personnages historiques et tous ces petits détails qui les rendent profondément imparfaits et donc humains. J’aime beaucoup ce genre de mise en contexte.  Plutôt que de glorifier un humain et l’élever au rang des dieux, le ramener parmi le commun des mortels, avec ses défauts, ses galères et les actions qui lui ont permis de se surpasser. Cela donne espoir en notre espèce ! Tout aussi imparfaits que nous soyons, nous sommes aussi capables d’accomplir de grandes choses, même celles qui peuvent paraitre impossibles à tous ceux qui nous entourent. Croire en soi, se fixer des objectifs et ne pas les lâcher de vue… Cela me fait penser à cette citation d’Oscar Wilde :

La sagesse c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit.

***

Vient enfin notre tour de monter dans le Zodiac pour la sortie en mer de la journée. N’ayant pas entendu parler de baleines, ni par annonce du capitaine ni par les passagers de retour d’excursion, mon espoir de les voir s’amenuise d’heure en heure. Notre groupe se tient serré sur les bords de notre petite embarcation. La neige tombe doucement et le vent forcit avec la vitesse du zodiac. La température a chuté encore depuis hier. Il fait un froid glacial, piquant comme si de petites aiguilles s’enfonçaient sur la peau de notre visage. Une sorte d’acuponcture façon Pôle Sud. Nous zigzaguons entre les icebergs. Notre pilote rit de voir certains passagers recroquevillés de froid, surtout la famille indienne qui a l’air congelée.

Pour moi, c’est une journée comme les autres : je viens de Norvège !

Et le voilà qui rit de plus belle, ne sachant pas très bien s’il se rit du froid ou des passagers peu acclimatés.

Sortir en Zodiac en Antarctique

Vus depuis la mer, les icebergs dévoilent une nouvelle facette de leur personnalité. Dans leur forme, déjà. Certains me font penser aux rochers suspendus qui pullulent en Thaïlande, spécialement du côté de Koh Samui et du parc marin Angthong. Leur texture aussi se fait plus précise. Certains semblent lisses comme des sculptures de glace crées par l’homme, prenant tantôt l’apparence d’animaux et tantôt celle de figures d’art moderne. D’autres possèdent un relief étonnant : aspect crépis rugueux ou mousse duveteuse, strié de lignes ou agrémenté de cercles tels des hublots d’un navire de glace. Et avec un peu de chance, en s’approchant, on peut même apercevoir des stalactites décorer élégamment l’un ou l’autre glaçon géant.
Par moment, les icebergs ressemblent à de gros bouchons flottant sur l’eau, rebondissant à leur rythme sur une mer d’huile. Certains icebergs sont tellement grands qu’ils pourraient rivaliser avec des buildings et autres bâtiments de mégapoles. D’autres semblent en voie de décomposition, comme fatigués par la route et usés par une pluie dévorante. Ce qui est sûr, c’est qu’aucun ne ressemble à son voisin.

Mon regard scrute le lointain alors que notre embarcation passe devant des groupes de manchots et des phoques isolés. Certains de ces animaux polaires nous observent curieusement : ce ne doit pas être tous les jours qu’ils ont de la visite. D’autres continuent leur sieste ou vaquent à leurs occupations comme si nous n’existions pas. L’un ou l’autre marque son agacement d’un profond râle ou d’un saut dans l’eau pour trouver un iceberg moins fréquenté. Nous croisons aussi la route de certains oiseaux, dont cet étrange spécimen à l’incroyable regard bleu, le Leucocarbo (« blue eyed shag »).

Mais toujours pas l’ombre d’une baleine. Cette sortie d’une heure et demie semble m’en avoir duré trois, tellement le froid a eu raison de moi et de mes mains, incapables de tenir le moindre appareil photo. Réduite au rang de simple spectateur de ce décor infini, je plonge mes yeux dans le bleu espérant apercevoir une nageoire, une queue ou un souffle… Mais toujours rien.

Enfin arrivés en Antarctique !
Navigation dans la Baie de Wilhelmine
Magnifique iceberg au trou rond
Iceberg aux nuances électrisantes de bleu
Iceberg aux stalactites
Otarie de Kerguelen sur un iceberg
Manchots papou sur un iceberg
Leucocarbo perché sur un iceberg

***

Nous remontons sur le bateau, heureux de retrouver notre maison flottante et sa chaleur réconfortante. À peine arrivés dans notre cabine, nous entendons une annonce :

Mesdames et Messieurs, des baleines sont en vue à l’arrière du bateau !

La voix n’a pas encore le temps de traduire son message en Allemand que nous nous précipitons dehors, le bonnet revissé sur la tête et l’appareil photo à la main. Enfin des baleines !

Règlementairement, il est interdit de s’approcher à plus de 100 mètres de ces animaux, afin de ne pas les déranger. Mais cette fois, c’est elles qui se sont approchées, et tellement près ! À moins de 15 mètres du navire, exactement là où nous nous tenions dix minutes auparavant dans notre Zodiaque, en voilà deux qui pointent le bout de leur dos. Ondulant nonchalamment à nos côtés, elles ne semblent pas pressées de s’éloigner. Tous les passagers sont aux fenêtres, aux rambardes ou sur le pont supérieur, pour ne rien manquer de ce spectacle. On entend des « Ooooh » de plaisir quand un dos rond apparait… suivi d’un « Ooooh » long de déception, quand aucune queue ne se pointe au final de son majestueux mouvement.

Car quelques jours plus tôt, nous avons eu droit à une conférence sur la science citoyenne, nous invitant à ouvrir l’œil et prendre des photos des oiseaux, phoques et baleines qui croiseraient notre route, afin d’aider les scientifiques à suivre leur évolution, tant démographique que géographique. Or la carte d’identité d’une baleine, c’est sa queue. Tous sur le qui-vive, nous espérions en voir au moins une émerger le temps de l’immortaliser. Mais pudique, la baleine n’a fait que dévoiler des bouts de son dos, agrémenté de jets d’eau salée.

Baleine à bosse dans la baie de Wilhelmine
Voir des baleines à bosse en Antarctique

***

Le spectacle est fini, les deux baleines se sont éloignées. Nous rentrons nous réchauffer le visage rougi par le froid et un énorme sourire aux lèvres. Les stars de la journée ne nous ont pas fait faux bond. Alors que nous passons d’un salon à l’autre, ici pour savourer une tasse de thé fumante, là pour regarder les photos de la journée, nous passons par l’espace scientifique du navire. Une petite sélection de plumes d’oiseaux ont été collectées par l’équipe scientifique et disposées dans des microscopes afin de les analyser en détail. Jamais je ne m’étais interrogée sur la structure d’une plume… et quel plaisir de voir la magie de ces choses si simples de notre quotidien. Encore une belle initiative de ce navire.

François persévère dans sa quête de Pokémon façon Antarctique et scrute la mer et les cieux à la recherche d’un nouveau spécimen à ajouter à sa collection photographique.

François et son gros zoom pour sa chasse des Pokémon façon Antarctique
Chionis blanc sur notre bateau

***

De retour à ma cabine, je me poste au hublot et regarde le navire quitter la baie et reprendre sa route. Nous glissons à côté des icebergs, à moins que ce soit eux qui dérivent sous la force des courants marins et aériens… Quelques manchots bondissent hors de l’eau à côté de la coque, comme le font les dauphins en Méditerranée. Quel amusant et adorable spectacle ! Ces oiseaux sont vraiment les plus mignons de l’Antarctique ! Alors que mon regard se perd dans l’admiration du paysage bleu et blanc, je vois la réflexion de mon visage souriant sur la vitre du hublot. Je souris encore davantage, tellement heureuse d’être ici… et toujours aussi incrédule face à ma chance. Est-ce que je finirai un jour par y croire et à réaliser que oui, je suis bien en Antarctique ?

***

Alors que je pensais la journée finie, une voix retentit aux micros du bateau : une baleine est en vue. Nous filons dehors, faisons trois fois le tour du bateau sans la voir. Alors que nous sommes sur le point d’abandonner, la voilà qui pointe le bout de son nez… et de sa queue ! Dans un au revoir royal, elle nous salue de la queue, de manière si fugace et timide que personne à bord n’a l’occasion de déceler l’identité du cétacé.

Queue d’une baleine à bosse

Pas encore remis de nos émotions, le capitaine nous présente, comme chaque soir, le point sur le programme de demain. Et aujourd’hui, une annonce spéciale s’ajoute à son discours :

Vous aurez sans doute remarqué que nous avons fait demi-tour et restons dans la même zone, et ceci pour trois raisons. Premièrement, parce que c’est très joli ici. Deuxièmement, car ce n’est pas éloigné de notre destination de demain, Cuverville. Et enfin troisièmement, car nous répondons à un appel de détresse. Nous allons accueillir à bord quatre femmes scientifiques pour les aider à atteindre Port Lockroy. Nous ferons notre possible pour arriver à accomplir cette mission, mais si nous échouons, il y aura toujours un plan B !

Voilà qui vient pimenter le voyage et rappeler ce bel esprit de solidarité, de paix et de quête scientifique qui caractérise l’Antarctique.

À suivre

Ceci était le troisième épisode de mon journal de bord en Antarctique, la suite du récit ici pour la terre polaire.

Le cours photo a été suivi en partenariat avec Hurtigruten.

Mise à jour aout 2018

Nous avons sorti notre premier film « Une autre vie », qui comporte de très belles images de la Patagonie et de l’Antarctique (à partir de 6 min 45 s) et que nous vous proposons de découvrir ci-dessous.

Commentaires

  1. Merci, merci, merci pour ce récit superbe et ces photos captivantes. J’envierai presque votre force de caractère qui vous permet de réaliser vos rêves. Merci de partager ce petit bout de votre vie qui me permet de profiter de votre périple. J’attend avec impatience la suite de vos aventures. Merci

    • Merci beaucoup pour ce si gentil message ! 🙂
      Nous étions si heureux de vivre ce rêve et nous sommes si heureux de pouvoir le partager avec vous aujourd’hui !
      A la semaine prochaine pour la suite avec l’avant-dernier carnet 😉

  2. Merci pour ces superbes partages d’expérience, de vie, photographique an Antarctique avec vos trois carnets.
    A travers vous et vos récits, nous voyageons mon épouse et moi et vos conseils sont précieux pour nos prochains voyages : la Corée du Sud
    J’ai eu la chance de part mon métier de découvrir quelques beaux endroits de notre jolie planète et d’y faire de belle rencontre tant humaine, animale que florale.
    Beaux voyages à vous deux

    • Merci pour ce gentil message et tous ces compliments : nous sommes très touchés ! (je transmets le compliment pour les photos à François, ça lui fait toujours très plaisir !)

      Avoir la chance de voyager, découvrir notre belle planète et toutes les merveilles qu’elle renferme, c’est vraiment l’un des plus beaux cadeaux que l’on puisse se faire !
      Bon voyage à vous en Corée du Sud 🙂

  3. J’en rêve encore plus face à ce récit magnifique et vos photos sublimes! Je le garde précieusement de côté pour le jour J où je foulerai enfin le sol blanc de l’Antartique 😊

    • Merci Samsha ! Je transmets le compliment pour les photos à François, ça lui fait toujours très plaisir !
      Et oui, les manchots sont trop adorables ! En vrai, on a des centaines de photos d’eux : on ne pouvait pas s’arrêter de les contempler ❤️

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