Un sac sur le dos
Amandine

Retour dans les hauts plateaux andins boliviens, à quelques kilomètres du lac Titicaca, sur les traces de la mystérieuse civilisation Tiwanaku.

Ce site archéologique m’a marquée : j’y ai vu de quoi consacrer une vie entière à des fouilles, afin de (tenter de) résoudre les mystères laissés par ces lointains ancêtres !

Mais tous les visiteurs ne tombent pas sous le charme des lieux, loin de là ! Avant d’y arriver, de nombreux voyageurs nous avaient mis en garde à propos de ce site, jugé sans intérêt, situé au beau milieu de nulle part.

Ainsi, cette ancienne cité est connue pour provoquer des réactions tranchées chez ses visiteurs : on aime ou on déteste. Les détracteurs de Tiwanaku n’y voient qu’un tas de pierres dépareillées, éparpillées dans une plaine désolée. Et je peux comprendre cette réaction, car Tiwanaku en a vu de toutes les couleurs …

Telles les sauterelles ou la grêle, quatre fléaux se sont abattus sur la cité de Tiwanaku au fil des âges.

Panorama du temple de Kalasasaya

Les 4 fléaux de Tiwanaku

  1. Les conquistadors avides

    L’histoire n’a pas été tendre avec cette cité : après avoir été abandonnée et laissée sans défense, elle tombe sous le joug des conquistadors. Avides d’or, ceux-ci ont pillé sans retenue les richesses du site, déplaçant également certaines stèles et constructions pour les emporter.

    C’est le cas de la fameuse Porte du Soleil. Connue du grand public, entre autres grâce à Tintin, cette porte se trouve au milieu de nulle part, fracturée à plusieurs endroits. Les colons, trop gourmands, ont tenté de s’emparer de cette pesante construction … et ont changé d’avis en cours de route : réaction compréhensible, car son poids est évalué à 10 tonnes ! Mais, pour que leurs efforts ne soient pas vains, ils ont tout de même pris les plus belles pièces. On ne peut aujourd’hui que deviner les portes à charnières, sans doute en or, qui se trouvaient sur sa face arrière.

    Etat délabré de la Porte du SoleilArchives - Arrière de la Porte du Soleil (1903-1904)
    Vue postérieure de la Porte du Soleil

    Soucieux d’imposer leur culture aux populations locales, les conquistadors n’ont pas hésité à « mettre leur patte » sur les œuvres existantes, comme en témoigne ce monolithe.

    Symboles catholiques gravés par les conquistadors

  2. Les pilleurs de trésors

    Qui dit site archéologique, dit potentiel trésor : tous les sites archéologiques en Amérique latine (mais pas seulement) sont la proie des Indiana Jones des temps modernes. Rien n’est épargné. Et si une légende prétend qu’au sommet de la pyramide principale de Tiwanaku, un trésor est dissimulé sous une croix géante, les pilleurs vont creuser, voire exploser, tout ce qui se trouve entre eux et « leurs » trésors (ici, il se trouve qu’ils ont rasé une bonne partie d’une pyramide « pour rien » …).

  3. Les archéologues du dimanche

    C’est un sujet qui me met les nerfs à vif et me chauffe le sang … mais si l’on revient aux origines de cette belle discipline qu’est l’archéologie, on trouve des amoureux de trésors, tout aussi peu scrupuleux que les pilleurs.

    Archives – Etat de Tiwanaku en 1903-1904

    La seule différence est qu’ils fouillaient en plein jour et rapportaient leurs trouvailles dans leurs contrées, afin de les exhiber tels des trophées de chasse.

    Par la suite, les archéologues des années 70, souffrant d’un cruel manque d’imagination, ne pouvaient se représenter la splendeur des cités d’antan, vu l’éparpillement des pierres qui autrefois formaient des murs imposants. Qu’à cela ne tienne : il suffit de les reconstruire !

    Mur reconstitué : pierres rouges de 1.500 ans versus pierres grises de 50 ans

    Et si on vient à manquer de « vraies » pierres… il n’y a qu’à compléter avec du béton ! C’est moche ? Et alors ?
    Maintenant on peut enfin admirer la cité « telle qu’elle était ». Ou plutôt telle qu’elle était considérée par la théorie du moment.

    Car les théories évoluent, mais les aberrations archéologiques restent.

    Archives - Escalier du temple de Kalasasaya (1903)Escalier du temple de Kalasasaya reconstruit

    Tiwanaku fait partie de ces sites reconstruits, et ce n’est malheureusement pas le seul que nous avons vu amoché par les archéologues : Huaca Arco Iris, Raqchi, …

    Les exemples sont nombreux dans cette cité précolombienne. Où que l’on pose le regard, on repère très rapidement des aberrations : un escalier qui monte droit dans un mur du temple de Kalasasaya, des systèmes d’écoulement d’eau mal alignés, des monolithes déplacés de leur lieu d’origine, des murs reconstruits avec des blocs de béton …

    Escalier ne donnant sur rien !Alignement douteux...

  4. Le gouvernement inconscient

    En plus de cautionner une politique archéologique peu consistante (l’Histoire n’étant pas la première préoccupation de la Bolivie, un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud), le gouvernement prend des décisions … affligeantes.

    Ainsi, le monolithe principal de Tiwanaku, Bennett, a été déplacé une première fois en 1933, en plein centre-ville de la capitale, afin que tous puissent l’admirer … Bien beau en théorie, mais il n’a pas fallu longtemps pour voir cette pierre souffrir des affres de la vie urbaine moderne : la pollution, l’arrosage des plantes, les fientes d’oiseaux … ont rapidement dégradé le monolithe, rendant illisibles les glyphes de son dos et effaçant toutes les moulures de ses jambes, à présent lisses …

    Comme un livre que l’on arroserait d’eau jusqu’à ce que toute l’encre coule et qu’il ne reste plus qu’une page blanche.

    Archives - photo du Monolithe Bennett (1932)Archives - Déplacement du monolithe Bennett (1933)

    La stèle a été rapportée sur le site en 2002, mais pas à son emplacement initial : c’est au musée inachevé à côté de la cité (Museo Regional Archeologico de Tiahuanaco) qu’elle a trouvé « refuge », et ce monolithe est loin d’être le seul.

    Monolithe Bennett (prêtre)

    Ainsi, sous couvert de protéger ces vestiges du passé, telle la Porte de l’Etoile, les monolithes et même, à terme, la Porte du Soleil, Tiwanaku se voit vidé de ses intérêts. Ces pierres, qui ont survécu des siècles à contempler le soleil et les étoiles, seront bientôt prisonnières entre quatre murs et, attention : pas de photos !

    La Porte de l'Étoilee dans le muséePorte de l'Etoile sur le siteMonolithes stockés au musée, en attente de salle

Et pourtant …

Telle que je l’ai décrite, l’ancienne cité de Tiwanaku semble un désastre et ne pas valoir le détour. Et pourtant, ce site est bien plus qu’un tas de pierres dépareillées et maltraitées ! Il ne faut pas s’arrêter à ces désolations : malgré les pierres sens dessus dessous, Tiwanaku réserve de nombreuses surprises !

Afin de profiter au maximum des lieux, nous avons opté pour un tour privé, avec un guide réputé, sélectionné auprès d’une agence sérieuse de La Paz : nous avons ainsi eu tout le loisir de lui poser nos nombreuses questions, car nous nous étions déjà renseignés sur cette cité et mourions de curiosité à son égard !

Pleine d’énigmes, elle renferme des preuves d’une civilisation très avancée, maîtrisant des technologies inconnues, et suscite l’imagination, faisant l’objet de théories plus extravagantes les unes que les autres… Sujet que je développerai dans un prochain article !

 

Saurez-vous vous laisser touchés par les mystères des pierres de Tiwanaku ?

30 réponses à “Pourquoi les touristes n’aiment pas Tiwanaku ?”

  1. Bonjour,
    Je viens de découvrir tiwanaku par une vidéo trouvée sur le web. Son auteur montre des pierres avec des coupes parfaites dans lesquelles étaient percés des petits trous parfaitement circulaires comme réalisés avec une perceuse. J’ai pensé : c’est bidon, ce sont des blocs de béton moulés récents qu’on veut nous faire passer pour de la pierre. Vous les avez eu en main ? C’est vraiment de la pierre ? Avez vous étudié la question ?
    Si c’est vraiment de la pierre, alors il y a effectivement un problème : il y a peu de temps qu’on sait tailler avec cette précision géométrique … -10000 ans ??? c’est difficile à croire …

    • Bonjour Aladin,

      nous parlons et montrons une de ces pierres dans l’article Tiwanaku, la plus mystérieuse des cités pré-colombiennes. Je ne suis pas expert en pierres, mais pour moi ce n’était pas du béton, en tout cas pas du béton récent. Ce que je peux t’assurer par contre, c’est que ce site est mis au jour depuis 2 siècles et ces pierres étaient déjà présentes à l’époque. Pourtant le béton moderne n’existait pas encore. Je peux t’assurer que ces pierres étaient là, parce que depuis 200 ans, les archéologues travaillent constamment sur le site, et que si quelqu’un avait amené ces pierres, on l’aurait franchement remarqué !

  2. Sur la photo du monolithe Ponce (« Symboles catholiques gravés par les conquistadors ») on peut ajouter que les conquistadors ont essayé de couper la tête au burin (laissant une grosse trace), et heureusement n’y sont pas parvenu !
    On devait rester 2h à Tiwanaku…on est resté plus de 4h sur ce site fabuleux ! Sinon il y a un resto sympa un peu à l’écart du site ou il fait bon manger et les proprios super sympas font et vendent des statuettes pas cher.

    • Merci Marc pour ton partage d’expérience sur ta visite de Tiwanaku… qui a été tout aussi passionnante que la nôtre à ce que je lis 😉

      Et merci pour le conseil du resto, si on y retourne un jour (qui sait, vu comment ce site est passionnant, il y aura sans doute encore de nouvelles découvertes à y faire !), on ira y jeter un oeil ! 🙂

      Beaux voyages à toi et au plaisir d’échanger encore dans les commentaires ^^

  3. Bonjour Amandine, c’est super de te le lire. J’ai vu que tu avais fait un article sur le lac Titicaca mais je ne le trouve pas, pourrais-tu me rensigner ? Merci d’avance

  4. Bonjour à tous les deux !
    Je sais que votre article remonte à longtemps mais vous souvenez vous du nom de l’entreprise avec laquelle vous avez visité le site?
    On est à la Paz en ce moment même et je souhaiterais vivement visiter le site de manière approprié (a.k.a avec un bon guide).
    Merci d’avance

  5. Bonjour Amandine,
    j’ai eu l’occasion d’entendre à nouveau parler de ce site il y a quelques jours et j’apprécie la retenue de vos commentaires.Loin des supputations extraterrestres, vous vous interrogez, comme tout le monde. Et bien la réponse est peut-être à chercher auprès de monsieur Joseph Davidovits.
    Celui-ci est le spécialiste reconnu mondialement des géopolymères, une technique souvent comparée au béton.Lors d’un séminaire qui vient de se tenir à Saint-Quentin (Aisne, France), il nous a exposé une hypothèse très réaliste et très humaine du mode de confection de ces extraordinaires monolithes.
    Monsieur Davidovits est ouvert à tout contact, à condition qu’il soit pragmatique. Vous trouverez auprès de lui sans doute la meilleure hypothèse concernant ce site extraordinaire et valable certainement pour d’autres également.

    • Bonjour Hervé,

      merci pour ton commentaire, très intéressant et qui parle d’un sujet non évoqué dans l’article, car je ne m’étais pas intéressé à ce sujet à l’époque où nous l’avons écrit. Depuis j’ai eu vent de cette hypothèse pour Tiwanaku, et d’autres sites tels que les grandes pyramides d’Egypte.
      J’ai pour ma part, avec mes connaissances et mes biais cognitifs possibles, été me renseigner auprès de plusieurs personnes reconnues par rapport cette technique. L’idée est bien entendu intéressante et séduisante, comme pour le rappel de la couleur grise de certaines pierres, mais pose d’autres problèmes. En effet, bien que d’une précision exemplaire, les pierres de Tiwanaku sont, à nouveau à ma connaissance, toutes singulières (en tout cas pour les pyramides d’Egypte il n’y a aucun doute, il n’y en a pas 2 identiques, cela se trouve dans la littérature scientifique assez aisément). Du coup, l’idée d’une brique coulée dans un moule devient de facto peu plausible : pourquoi aller créer autant de moules que de pierres sur le site ? Ca rend l’idée d’une pierre coulée nettement moins intéressante. 🙂 Je ne dis pas que c’est impossible hein, mais juste ça me semble assez aberrant d’avoir mis au point de tels polymères d’un côté et de construite un moule par pierre de l’autre. Je sais par ailleurs que de tels polymères ont existé, dont certains qui étaient coulé directement dans la mer pour la création de port, entre-autres à l’époque romaine. Mais ici, toujours à ma connaissance, ça ne colle pas d’après moi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *