Le mal de mer est un mal connu de tous, imposant aux cœurs fragiles perdus sur les flots de longues heures de torture. L’on parle en revanche beaucoup moins de son petit frère, le mal de terre.

Seuls les hommes de la mer éprouvent ce supplice. Posant le pied à terre après de longues semaines en mer, ils troquent leur agilité contre une démarche chaloupée. À l’image des pingouins, ceux-ci sont aussi habiles en mer que maladroits sur terre. Perturbé par l’absence de mouvement, l’esprit de ces hommes perd ses repères et n’attend qu’une seule chose : retrouver le doux tangage du navire.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu le mal de terre.

* * *

Ne tolérant aucun arrêt, ce mal me pousse toujours plus loin et me fait ronronner lorsque je vois défiler les paysages depuis la vitre d’un bus, le regard rêveur perdu dans le lointain.

Il procure l’énergie essentielle à mes jambes pour s’attaquer aux montagnes qui se dressent devant moi ; à mes bras pour ramer jusqu’à la grotte qui se dessine au loin ; à mon dos pour porter le peu d’affaires qui me suivent dans mes pérégrinations. Il me donne l’impulsion nécessaire pour désirer toujours plus. Imaginer. Découvrir.

Et après ce virage, à quoi ressemblera le paysage ?

Petite, j’attendais toute l’année que vienne l’été et le Jour du Départ. J’espérais, impatiemment, de pouvoir grimper dans la voiture familiale pour que débutent nos Grandes Vacances. La perspective des longs trajets m’a toujours enthousiasmée. Les vacances sont d’ailleurs parmi mes rares souvenirs d’enfance. Comme si, de ma naissance à mes 10 ans, je n’avais vécu que 3 semaines par an.

Les heures d’immobilité forcée, coincée entre mes frères et sœurs, les bagages et les chiens, ne m’effrayaient pas. Même, je les espérais. J’aimais ces moments d’intense convivialité, cette ambiance électrique où l’on rêve des beaux jours à venir. Direction Ailleurs. Au soleil. Un besoin de compenser le surplus de grisaille annuelle.

Assise des heures durant sur la banquette arrière, je ne me sentais pas figée. Bien au contraire. J’étais en mouvement. Mais était-ce moi ou le paysage qui bougeait ? Peu m’importait au final. J’étais le mouvement.

Hypnotisée par ce spectacle incessant, j’observais la vitre de ma fenêtre changer de forme, de langue et de couleur. Heureuse. La tête brinquebalant d’un côté à l’autre, je somnolais sous l’effet du ronronnement du moteur. Et pourtant, mon esprit fusait dans tous les sens. Jamais je ne l’ai aussi alerte qu’en mouvement. Libéré de sa sédentarité, il s’envole à des rêveries et pensées que je n’aurais pu atteindre en temps normal. Il devient Nomade. Créatif. Libre.

Est-ce toi, Papa, qui m’a transmis ce mal de terre en me parlant de l’Afrique de ton enfance ? Ou toi, maman, qui dès le mois de septembre préparait déjà notre voyage pour l’été suivant ? Le mal de terre est-il génétique ? Ou contagieux ? De l’inné ou de l’acquis, je ne saurais dire qui l’emporte dans ce bras de fer. Les deux sans doute. Le mal étant fait.

Or le mal de terre est un mal terrible. Une souffrance incomprise. L’immobilité est douloureuse. L’esprit s’enkyste, les jambes s’amollissent. Mais les pieds fourmillent. Eux n’oublient pas. Ni la route ni le mouvement.

Partir. Un mot qui vient sur le bout de la langue et tente de franchir les lèvres.

Bouger. Une envie qui s’épanouit de pas en pas.

Un cercle vicieux, le mouvement appelant le mouvement. Désir nomade, le mal de terre est une invitation à la route plus qu’un besoin d’ailleurs.

Car ce n’est pas une fuite. Non.

Ou si. Une fuite du sédentarisme. Une fuite vers l’Ailleurs. Vers l’Autre. Vers Soi.

Nul besoin de parcourir les contrées lointaines ou de faire le tour du monde. Même si ces idées romantiques ont de quoi aguicher le mal de terre, ce qu’il cherche avant tout, c’est l’action. Partir. Même en bas de chez soi. Tout grand voyage commence par un premier pas. Et c’est ce pas, précisément celui-là, que veut le mal de terre. Mais ne pensez pas qu’il se laissera berner par de vagues promesses. « Je te donne un pas aujourd’hui. Peut-être demain continuerons-nous le chemin ». Non, pas question. Un vrai premier pas précède un nombre incalculable d’autres. C’est une promesse aveugle que l’on fait : celle de poursuivre. Pas après pas. Encore.

Le mal de terre m’a emmenée dans des contrées froides, du Canada et de Patagonie, dans d’autres humides, d’Irlande du Nord et d’Amazonie, ou sèches et arides, du désert du Wadi Rum et celui de l’Atacama. Il m’a poussée à plonger dans les eaux tropicales des Galapagos, à marcher parmi les visages des Moaïs, à voler en hélicoptère au-dessus des ruines d’Angkor, à construire un radeau pour descendre une rivière tropicale, à sauter en parapente depuis les falaises péruviennes, à m’immerger dans d’obscures grottes mexicaines, à naviguer dans les fjords chiliens et entre les iles finlandaises…

Du blanc, du jaune, du bleu, du vert. Il m’en a fait voir de toutes les couleurs.

Mais avec le temps, ce mal est un mal auquel on s’attache. Il devient un ami intime, un compagnon de voyage. Lorsque l’on se pose, entre deux pas, on lui promet de reprendre la route. On lui donne rendez-vous. Et il nous attend. Il le sait, que c’est difficile parfois. Quitter, renoncer, partir, abandonner. Des gens, des paysages, des lieux, des promesses. Alors il attend. Et si l’on vient à l’oublier, il se rappelle à nous. En douceur d’abord. Plus pressant ensuite. Il est temps de partir.

Il m’a appris, plus que de désirer ma destination finale, à apprécier le mouvement. À le désirer pour lui-même, sans autre but. La quête pour la quête.

Les résultats ? Les solutions ? Les réponses ? Je vous les laisse !

Je préfère chercher. Enquêter sans cesse. Découvrir à l’infini.

Bouger. Avancer. Marcher. Rouler. Naviguer. Pédaler. Chevaucher. Voler…

Car, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu le mal de terre.

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Le mal de Terre (©Dariusz Sankowski)

16 commentaires

  1. Merci pour ces beaux mots. Nous avons aussi le mal de terre mais finalement, ce n’est pas toujours douloureux et on peut très bien apprendre à vivre avec.

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    • Merci Letizia pour ton commentaire 🙂
      Oui, ça peut être douloureux par moment ; apprendre à vivre avec, rester soi-même, apprendre à se connaitre et à se respecter, y compris dans ce besoin de mouvement et de découvertes…

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  2. C’est bien dit! Si j’avais su l’exprimer ainsi, peut-être aurais-je mieux réussi à expliquer pourquoi je pars aussi souvent… Je ferai passer ton article à mes amis et ma familles car ces mots-là sont ceux de tous ceux qui, comme toi, ont le mal de terre et en sont ravis, car c’est comme ça qu’ils vivent le plus sereinement.

    J’ai des fourmis dans les pieds et suis si contente que ma prochaine aventure se profile déjà à l’horizon…
    Belles balades! Belles découvertes!

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    • Merci Julie pour ton commentaire, ravie que tu te retrouves dans ces mots 🙂

      Quels sont tes plans pour cette prochaine aventure à l’horizon ? On sent l’excitation à travers tes mots, cela fait plaisir à lire !
      Bon voyage et belles aventures à toi !

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  3. Quelle plume ! J’imagine que tu étais en mouvement quand tu as écrit ce texte ?!!… ?

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    • Merci beaucoup Nath !

      Et oui, bonne déduction, j’étais dans un bus en Patagonie (j’ai écrit cet article lors de notre année sabbatique 2014-2015, et n’avais pas encore pris le temps de le publier… il y a des articles comme ça qu’on ne partage pas tout de suite, sans savoir trop pourquoi ! ^^)

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  4. Pfiouuu, c’est beau ! <3

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  5. Je ne pense pas avoir le mal de terre, juste une angoisse saisissante en pensant à la routine et à l’inactivité. En tout cas la façon dont tu exprimes ce doux mal qui t’habite est superbe 😀

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    • Merci pour ce commentaire. La routine peut être terriblement angoissante et procurer un sentiment proche à celui que vit le claustrophobe dans les endroits trop restreints… A nous d’élargir notre horizon et de mettre de la couleur dans notre vie !

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  6. ça y est, je sais de quoi je souffre ! Bel article qui me parle beaucoup !

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  7. Quelle plume. Je connais trop bien cette sensation au retour de mes périples en mer

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    • Merci beaucoup Assane ^^
      Ravie que ma plume te plaise et que tu retrouves dans ces mots la sensation du retour au port.

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