Avez-vous déjà vu : « No » ?

No est un film chilano-mexicano-américain, produit et réalisé par Pablo Larraín, sorti en 2012. Sa sortie n’a pas été mondiale, loin de là, et les grands cinémas ne l’ont laissés à l’écran que très peu de temps.

Je suis donc allée voir ce film cette semaine dans un petit cinéma, en plein cœur du centre-ville bruxellois – ce qui m’a permis par la même occasion de découvrir ce petit ciné au programme intéressant.

Le film

Ce film nous emmène au Chili en 1988, époque à laquelle un référendum est organisé par Pinochet (contraint et forcé par les pressions internationales), pour que le peuple chilien puisse décider s’il restera au pouvoir les 8 années à venir.

800px-Flag_of_Concertación.svgPour la première fois (depuis le coup d’État de 1973), l’opposition a l’opportunité de s’exprimer. Les partisans du « non » ont donc 15 minutes d’expression « libre » par jour, dans le cadre de la campagne officielle, et les partisans du « oui », 15 minutes… plus tout le restant de la journée ! Pinochet méprise ce référendum, convaincu de sa victoire écrasante, et néglige donc sa campagne.

C’est ici qu’entre en scène Gael García Bernal (Carnets de Voyage), incarnant avec brio René Saavedra, un jeune et talentueux publicitaire. Celui-ci va appliquer le principe de marketing publicitaire aux spots télévisuels de la campagne politique, se mettant complètement en marge des attentes des partisans du non qui avaient fait appel à lui. Ceux-ci désiraient rendre hommage aux morts, crier l’injustice et la douleur de toutes ces pertes et de toute cette violence. Leur message est noir et amère, comme leur vécu sous cette dictature militaire. Mais René, convaincu des vertus de la communication moderne, apporte une autre vision : comment convaincre les indécis, ceux qui n’oseront pas voter ? Par la joie ! Car rien n’est plus fort que la joie. La campagne ‘No‘ fait rêver les Chiliens à une utopie, tandis que les suiveurs de Pinochet souffrent, quant à eux, d’un cruel manque d’imagination.

Et c’est ainsi que démarre cette campagne, pleine de slogan joyeux, d’images d’enfants et de grands espaces de liberté, d’arc-en-ciel et de chants. La démocratie est vendue comme un produit. « Chile, la alegria ya viene » (Chili, la joie vient) – attention, cette slogan chanté vous restera en tête !

Larraín a eu le bon goût de raconter dans ce film tout en nuances, la chute de la dictature chilienne, en ne s’égarant ni dans la complaisance du roman historique, ni dans la convenance devoir de mémoire. Et comme nous le montre ce film, la réalité est parfois plus absurde et plus drôle que la fiction !

Ce que j’en pense

Pendant le film, je n’ai pas vu le temps passer ! Toute à mes émotions, je vibrais pour ces chiliens, ces personnages qui ne sont ni des héros ni des gens parfaits, et qui nous font partager leurs doutes, leurs craintes et leur désir « égoïste » que tout se passe bien pour leur famille (sécurité et travail, que demander de plus ?). Ce film nous fait passer par l’arc-en-ciel entier des émotions, voyageant du tragique au burlesque avec beaucoup de légèreté et de justesse à la fois.

flickr-3650718546-hdD’autant plus que Gael incarne à la perfection son personnage, riche et ambigu, entre rêveries et intransigeances. On reste en haleine jusqu’à l’annonce du résultat du référendum, qui tombe comme une goutte d’eau dans une marre, se propageant peu à peu ; à l’image de cette prise de conscience progressive et de ce retour à la réalité. Ce retour à la démocratie, sans oser y croire vraiment…

Larraín a décidé de filmer avec des caméras et un style « d’époque », afin de pouvoir intégrer harmonieusement des images d’archives. Son choix s’est porté sur une caméra du début des années 80, avec son format carré et ses couleurs désaturées. Le mélange avec les images d’archives (qui représentent quand même un tiers du film !) passe très bien, même si les premières minutes surprennent le spectateur, habitué à la HD contemporaine. Et cela donne en même temps son cachet particulier à ce film hors du temps.

No est un film qui ne laisse pas indifférent, et qui se « vit plusieurs fois », dans le sens qu’il y a un pendant le film et un après-séance et un troisième temps qui arrive encore plus tard, dans ce que ce film nous fait vivre et ressentir.

En sortant du cinéma :

220px-NO+PinochetBel hommage à la liberté, No est un film d’une innovante fraîcheur, porteur d’un message fort avec beaucoup d’humour.

Certains pourraient être rebuté par la classification de ce film dans le genre historique et dramatique, mais ne vous arrêtez pas à ces étiquettes, No est beaucoup plus que cela. Il est, à l’image de l’histoire de cette campagne publicitaire qu’il nous montre, déroutant et joyeux. René comprend, avec son pari sur la joie, la nécessité d’aller de l’avant, sans pour autant oublier le passé. Ce que l’on propose au peuple chilien, c’est un avenir meilleur, sans douleurs et horreurs liées à la dictature, c’est pourquoi c’est sur la joie et non le passé que la campagne se base.

Dans le contre-coup

C’est dans « l’après » que No nous apparaît encore sous un autre angle, plus critique. L’effet secondaire du film se déclenche bien après que les lumières se soient rallumées, une fois dissipée l’euphorie procurée par ce spectacle de la joie triomphant dans son combat contre la dictature.

En effet, ce film pose un grand point d’interrogation sur cette campagne électorale, dont l’objectif était la prise de conscience du public. Car ce qui a permit la victoire du « non », c’est cette campagne de type commerciale : on vent la démocratie comme on vent du Coca-Cola.

Derrière cette histoire, No nous propose un débat, une réflexion : sur le lien entre politique et publicité, entre démocratie et image. No devient alors un autre film, plein de doutes, d’ambiguïtés et d’ironie.

En conclusion :

No est un film riche de sens et d’émotions, tout en nuance, fuyant le manichéisme, laissant le jugement et la réflexion libres au spectateur.

En un mot : phéNOménal !

Auteur: Amandine

Voyageuse passionnée, Amandine part découvrir le monde accompagnée de François, l'esprit et les yeux grands ouverts ! Elle est également psychologue et coach de vie, proposant à ceux qui le souhaitent de les accompagner dans leur projet personnel et leur cheminement vers l'épanouissement (voir page "qui sommes-nous" et contact).

2 commentaires

  1. Je viens de tomber sur cet article, j’espère qu’il poussera plus de gens à aller voir cet excellent film, qui a presque des airs d’expérimentation 🙂
    Une précision que tu ne fais pas mais qui a son utilité, surtout quand on voit comme se mêlent archive et fiction dans « No » : inspiré par des faits réels, le film ne raconte pas non plus une histoire vraie, fidèle à 100%.
    Moi j’ai vu « No » au Chili, où il a beaucoup fait parler ! Le reste du monde voit Pinochet et sa période de dictature comme une époque noire, alors que pour beaucoup de chiliens, ça allait bien. Le Chili vient juste de « fêter » les 40 du coup d’état contre Allende (11 septembre 1973) et ce qui est certain, c’est qu’il faudra encore longtemps avant que les tensions s’apaisent entre contre et pro-Pinochet. Il faut dire que le Chili était dans un état catastrophique avant le coup et donc énormément de chiliens ont pu voir leurs conditions de vie s’améliorer durant la dictature. Comme tu l’écris, « sécurité et travail, que demander de plus ? » Leur raisonnement n’allait pas plus loin.
    Au delà de l’histoire chilienne, la façon dont la démocratie est vendue comme un produit est absolument fascinante, tu le soulignes bien.

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    • Merci pour ton commentaire Anne !

      Ce film m’a beaucoup plu à moi aussi, et au delà de ça, je l’ai trouvé très instructif et intéressant à de nombreux niveaux, c’est pour quoi j’avais envie de le partager et d’encourager les gens à le découvrir 🙂

      Tu as raison, je n’ai pas précisé que ce film est inspiré de faits réels et romance quelque peu les événements autour de ce référendum.

      Et tu l’as vu au Chili ? Cela devait être totalement autre chose comme ambiance ! Moi pour le voir, j’ai du dénicher un petit cinéma de quartier, car il a été délaissé par les gros cinémas préférant leurs super-productions américaines.

      Chile, la alegria ya vieneeeee 😉

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